
ÉTHER
Petit manuel acide pour une société où chacun sert à quelque chose
On nous a appris à croire qu’être utile voulait dire avoir un badge, un costume, une hiourarchie, un bureau gris, une réunion de trois heures pour décider de déplacer un tableau Excel d’une colonne à une autre.
Mensonge.
Le monde ne tient pas grâce aux gens importants.
Le monde tient grâce aux gens qui font.
Celui qui répare un vélo est utile.
Celui qui imprime une pièce cassée en 3D est utile.
Celui qui plante trois tomates sur un balcon est utile.
Celui qui garde les enfants du voisin pendant deux heures est utile.
Celui qui explique à une personne âgée comment envoyer un mail est utile.
Celui qui donne une idée, même imparfaite, est utile.
La société moderne a réussi un exploit : faire croire à des millions de personnes qu’elles ne valent rien si elles ne produisent pas de l’argent pour quelqu’un d’autre.
Résultat : des gens pleins de talent passent leurs journées à se sentir coupables d’exister.
Pendant ce temps-là, combien de choses manquent ?
Des objets à réparer.
Des jardins à entretenir.
Des animaux à sauver.
Des villages à faire revivre.
Des logiciels à créer.
Des voisins à aider.
Des déchets à recycler.
Des idées à tenter.
Le problème n’est pas qu’il n’y a rien à faire.
Le problème, c’est qu’on a décidé que seules certaines choses comptaient.
On applaudit le trader qui déplace des chiffres.
On ignore celui qui fabrique des objets utiles dans son garage.
On admire le consultant qui parle anglais en costume.
On oublie la femme qui nourrit vingt personnes avec son potager.
On finance des publicités pour vendre du vide.
On trouve étrange celui qui apprend à réparer au lieu de jeter.
Une civilisation saine devrait mesurer la valeur autrement.
Combien de choses as-tu réparées ?
Combien de personnes as-tu aidées ?
Combien d’objets as-tu créés ?
Combien de déchets as-tu évités ?
Combien d’idées as-tu données ?
Combien de beauté as-tu ajoutée au monde ?
Une société intelligente ne laisse personne inutile.
Elle donne à chacun un terrain de jeu.
Une imprimante 3D.
Un atelier.
Un jardin.
Une bibliothèque.
Une connexion internet.
Des outils.
Du temps.
Parce qu’un humain à qui l’on donne un minimum de moyens finit presque toujours par produire quelque chose.
Même le plus paumé des hommes finit par devenir expert de quelque chose : réparer des vieux ordinateurs, faire pousser des fraises, imprimer des porte-clés, cuisiner, raconter des histoires, dresser des chiens, coder un site, faire rire, écouter.
Le vrai gaspillage n’est pas matériel.
Le vrai gaspillage, c’est le potentiel humain abandonné.
Combien de génies n’auront jamais existé parce qu’ils étaient trop occupés à survivre ?
Combien d’inventeurs, d’artistes, de bricoleurs, de penseurs, de soigneurs ont fini par croire qu’ils étaient « rien » ?
Une société où chacun a sa place ne sera jamais parfaite.
Il y aura toujours des conflits, des idiots, des profiteurs, des gens injustes.
Mais si chaque personne se lève le matin avec le sentiment qu’elle peut améliorer un petit morceau du monde sans écraser personne, alors la société entière devient plus calme.
Moins de haine.
Moins d’humiliation.
Moins de vide.
Plus de gens qui fabriquent.
Plus de gens qui transmettent.
Plus de gens qui plantent.
Plus de gens qui construisent.
Et peut-être qu’au fond, la vraie richesse d’un pays ne se mesure ni en milliards, ni en armées, ni en gratte-ciels.
Peut-être qu’elle se mesure au nombre de personnes qui se couchent le soir avec cette pensée simple :
“Aujourd’hui, j’ai servi à quelque chose.”